30 juin 2016

'Retour au collège', de Riad Sattouf


Difficile de passer à côté de Retour au collège de Riad Sattouf  en constituant une petite bibliographie sur le thème des violences scolaires. D'autant qu'il n'y a pas énormément de bandes dessinées sur ce sujet. L'album a plus de 10 ans, mais il reste totalement d'actualité. De mon point de vue, il est aussi intéressant que problématique, en particulier en ce qui concerne le positionnement de l'auteur. 
 
© Hachette Littératures 2005

Riad Sattouf y raconte son immersion dans une classe de 3ème d'un collège parisien afin d'y faire un reportage. L'argument de départ est simple : restant traumatisé par sa scolarité dans un "collège de prolos", il se demande si c'est différent "chez les rupins", et décide d'aller vérifier par lui-même. 


La violence des "gosses de riches"

Grâce à son éditeur et le soutien du Ministère, Riad Sattouf parvient à se faire accepter dans "l'un des meilleurs collèges de France", ainsi qu'il le décrit sur son site. 
"J'avais fait il y a quelques années un livre appelé 'Le Manuel du puceau'. L'album avait bien marché, beaucoup de gens avaient aimé. Mais une partie des lecteurs avait trouvé que j'avais exagéré, en donnant une image trop cruelle, impitoyable et agressive de l'adolescent. Comme c'était une création, une fiction, j'ai voulu retourner dans un vrai collège pour voir de mes yeux si je m'étais trompé. J'ai choisi un collège bourgeois : puisque les gens qui m'avaient fait des procès étaient des catholiques des classes bourgeoises, j'ai décidé d'aller voir comment étaient leurs enfants."

Verdict : il ne s'était pas trompé. Racisme, sexisme, homophobie et lesbophobie, classisme, obsession des marques, exclusion, violence verbale et physique, racket, phénomène de bouc émissaire... tout y est. Il est précisé au début du livre que "les situations et les propos rapportés sont absolument véridiques".

La critique de l'album par Lionel Labosse sur son site 'Altersexualité' analyse bien le racisme anti-noirs et anti-arabes des élèves décrits par Sattouf, ainsi que l'homophobie omniprésente. J'ajouterais le harcèlement sexiste et sexuel envers les filles, également omniprésent, pour ne pas dire obsessionnel.

Le livre a donc le mérite de dévoiler, sans concessions, le comportement des "gosses de riches". La violence scolaire y est montrée, de façon sous-entendue, comme un phénomène concernant toutes les classes sociales. Les relations entre les ados de ce collège huppé sont fort semblables à celles qu'on peut observer dans un collège de banlieue, et il y a fort à parier que Riad Sattouf en serait sorti tout aussi traumatisé.
Il fait d'ailleurs, à plusieurs reprises, un parallèle avec ses propres souvenirs de collégien, montrant bien la similitude entre deux catégories sociales et deux générations. A croire que les relations scolaires seraient immuables, détachées de toute contingence ou modification extérieure, comme si l'école fonctionnait en vase clos, avec ses lois propres. Comme si, également, l'adolescence était un âge spécifique, naturellement violent et difficile, indépendamment du milieu social et de l'époque.

La violence des profs et des adultes

Le rôle des professeurs et des adultes en général est très intéressant mais absolument pas relevé dans les critiques que j'ai pu lire. Pourtant, dès le début, Riad Sattouf montre que son traumatisme du collège vient de l'autorité exercée par l'institution et par les adultes. La question du harcèlement scolaire, de l'exclusion par les autres élèves, n'apparaît en tant que telle que beaucoup plus tard dans le récit - et jamais de façon très claire.
L'album débute par un cauchemar de Sattouf, dans lequel il est de nouveau collégien, subissant un fameux "contrôle surprise" et humilié publiquement par le professeur. Un peu plus loin, il relate ses angoisses à la veille de retourner au collège : il est tout autant effrayé à l'idée que les élèves l'excluent et se moquent de lui, qu'à la perspective d'être ridiculisé par un enseignant.

© Hachette Littératures 2005
Il fait ensuite un portrait savoureux du principal du collège dans lequel il doit réaliser son reportage, montrant une forte hiérarchie, et des relations de pouvoir rigides entre les membres de la direction.

© Hachette Littératures 2005

Tout au long de son récit, Riad Sattouf se montre effrayé et soumis face aux adultes (professeurs, concierge, membres du personnel) - alors qu'il est lui-même adulte. Même la secrétaire "de deux ans plus jeune que [lui]" s'adresse à lui avec autorité. A la fin du livre, il est viré sans ménagement par M. Hermann, le prof redouté, qui revient d'un congé maladie et lui impose sans discussion de "foutre le camp". Ce qui clôt le récit.

Il n'y aucune interaction entre les adultes et les adolescentEs, exceptés dans le cadre de la classe et donc de l'apprentissage, de l'évaluation et de la discipline. Riad Sattouf lui-même échange peu avec les profs ; il ne les épargne pas plus que les élèves dans ses descriptions : suffisantEs, autoritaires, souvent ridicules, ennuyeusEs, ou totalement dépasséEs et malmenéEs par les collégienNEs...

Les décisions sont prises exclusivement par la direction et imposées à tout le monde : les élèves ne sont absolument pas consultéEs à propos du projet de Riad Sattouf, qui pourtant les concerne en premier lieu. Elles et ils le voient débarquer dans leur classe sans en avoir été informéEs. Les professeurEs ne l'ont pas été non plus, manifestement, puisqu'elles-ils manifestent leur surprise à chaque rencontre avec le dessinateur. 

© Hachette Littératures 2005

Dénoncer ou cautionner le harcèlement ?

Il est clair que Riad Sattouf dénonce les scènes de violences qu'il relate : celles exercée envers Romain, le "bouc émissaire" de la classe, celles auxquelles il assiste dans la cour ou les couloirs (racket, tabassage...). Tout comme les propos racistes et homophobes, ou encore la domination sociale exercée par ces adolescentEs et en particulier les plus riches.

Malgré tout, j'ai ressenti un malaise croissant à la lecture de cet album.
Je ne suis pas la seule, si j'en crois la critique de Stellou sur le site Madmoizelle.com :
"Du pur jus de collège, donc. Sauf qu’il a un goût plutôt amer. Voire acide. Est-ce que c’est le fait de revoir en face cette période où rien n’est vraiment à sa place ni à la bonne taille, ou est-ce que ce sont les spécimens dits "huppés" décrits dans le roman qui font un peu peur ? Toujours est-il qu’en refermant la BD, on a comme l’impression d’avoir passé quelques temps dans un épisode de la quatrième dimension. Ou traversé le Village des Damnés. Ce collège-là fait peur, tu sais. Très peur. Même que la dernière page arrivée, on est rassuré d’en être sorti depuis longtemps avec … Et de ne pas avoir fait partie de ce collège-là."
Personnellement, j'ai fait partie de ce collège-là (pas de celui-là en particulier, mais un dans le même genre, même si beaucoup moins privilégié). Rien ne m'a surprise dans les scènes, les propos et les attitudes décrites. Je pourrais même dire que ça peut être bien pire. Ça l'est peut-être d'ailleurs dans ce collège-là, mais Riad Sattouf relate ce qu'il a vu, et c'est logique. Il y a fort à parier que les élèves adaptent leurs comportements en sa présence. Et son point de vue est probablement d'autant plus partiel que l'auteur tisse des liens essentiellement (voire exclusivement) avec les élèves les plus populaires et les plus dominateurs [1].

On en arrive à ce qui me semble le plus problématique dans cet album, à savoir l'attitude de Riad Sattouf lui-même : en tant qu'auteur, en tant que reporter, en tant qu'adulte.
Difficile de savoir quelle posture il adopte, entre l'observation quasi anthropologique, l'absence d'intervention, le souhait de créer des relations avec les élèves et d'interagir avec eux... Il passe d'une attitude à une autre, au gré des circonstances. Ce qui ne serait pas nécessairement gênant s'il n'était pas amené à assister, voire à participer (même passivement), à des situations de violences, de discriminations et d'humiliations. Et c'est là que le malaise arrive. Et pas qu'un peu.

Riad Sattouf est manifestement inconfortable avec le problème du harcèlement, et on peut le comprendre, d'autant qu'il semble en avoir été victime lui-même. Il l'évoque, allant jusqu'à confier à des filles de la classe qu'il était "comme Romain", et même "pire que lui", mais n'en parle pas explicitement. Conscient du phénomène, c'est lui qui aborde le sujet avec les élèves, demandant "qui est l'exclu de la classe ?" - ce qui laisse supposer qu'il y en a obligatoirement unE. Et il y en a donc un, en effet, Romain. Que l'on insulte, humilie et gifle devant lui. Si Riad Sattouf désapprouve manifestement, il n'intervient pas et ne dit rien. Pire, il se montre écœuré par Romain, présenté comme stupide et dégageant une haleine des moins agréables.

© Hachette Littératures 2005

Ce qui est probablement vrai (du moins pour l'haleine...), mais le problème est que le dessin évoque clairement une hiérarchie dans la désapprobation : l'aspect de Romain semble horrifier plus fortement Riad Sattouf que la violence à laquelle il assiste. Il ne semble pas non plus s'interroger sur le comportement de Romain : est-il harcelé et violenté parce qu'il a des difficultés relationnelles, ou a-t-il des difficultés relationnelles parce qu'il est violenté ?




Le terrain est glissant : si Sattouf ne justifie pas, évidemment, la violence dont Romain est l'objet, la construction de son récit, et ses propres réactions de dégoût, peuvent laisser penser que le harcèlement "s'explique". Voire, que les élèves harceléEs le sont parce que faibles, moches, stupides et inadaptéEs. Ce qu'il sous-entend, de façon humoristique et avec auto-dérision, en qualifiant certains garçons de "plus faibles génétiquement" (parmi lesquels il s’inclue). On en revient toujours au harcèlement comme une fatalité quasi-naturelle, le monde des ados fonctionnant sur le principe de la loi de la jungle ou loi du plus fort (quand la société adulte et "civilisée" fonctionnerait de façon égalitaire...).

Dans la dernière partie du livre, une autre scène avec Romain m'a littéralement sidérée : un des élèves "populaires" l'étrangle et l'insulte (alors qu'il se défend de façon pourtant légitime), devant les filles amusées, et devant Riad Sattouf, silencieux. C'est pourtant lui qui a initié la conversation.

© Hachette Littératures 2005

S'intégrer à tout prix

C'est que Romain a quelques bonnes raisons de ne pas adresser la parole à Riad Sattouf. 
Non seulement il a été agressé physiquement et verbalement à plusieurs reprises devant lui, sans qu'il ne réagisse. Mais de plus, Riad Sattouf ne remet absolument pas en question la hiérarchie de la classe. Il semble même plutôt fier d'être accepté parmi les élèves les plus populaires, qui sont aussi les harceleurs et agresseurs de Romain.

© Hachette Littératures 2005
On pourrait se dire que cette apparente neutralité est voulue par Riad Sattouf : il pourrait en effet avoir choisi de ne pas intervenir, ou le moins possible, de garder une posture d'observateur et de retranscrire ce à quoi il assiste.

Mais le premier problème, c'est qu'il n'est pas neutre. Une fois de plus, comme on l'a déjà vu, il se montre dégoûté par Romain, qu'il ridiculise et rend repoussant. Il ne prend pas la peine d'appeler par leurs prénoms certainEs élèves, parmi les plus effacéEs, et en particulier un groupe de filles qu'il nomme "fille molle 1" et "fille molle 2", et auxquelles "personne ne parle". On apprendra par la suite qu'elles sont exclues en raison de leur religion (musulmane) et de leur appartenance à un milieu social un peu moins privilégié.

Le second problème, c'est qu'il intervient dans les interactions entre les élèves. Mais uniquement dans certains cas, et de façon assez étonnante. Par exemple, lorsqu'il est question de racisme anti-arabes, un racisme qui le concerne directement. Il n'hésite pas alors à donner son point de vue et à remettre en questions les propos racistes et les comportements discriminants des collégienNEs.

© Hachettes Littératures 2005
Il pose des questions, initie des discussions.
Il va également faire la morale à un petit groupe de filles concernant Romain, en leur suggérant d'être plus sympas avec lui. Alors que lui-même répugne à lui serrer la main...

© Hachette Littératures 2005

Une ambiguïté vis à vis du sexisme et du harcèlement sexuel

Un autre aspect à mes yeux problématique du livre est la question du comportement des garçons envers les filles, et la façon dont ces dernières sont assignées à la sexualité.
Le sexe et les premiers émois amoureux occupent une place importante, voire parfois centrale, dans les propos des collégienNEs du livre, mais aussi dans les souvenirs de Riad Sattouf de son adolescence. Le poncif de l'adolescence comme période de bouleversement hormonal, de découverte du désir et de la sexualité, est à ce point rabâché qu'on a parfois l'impression qu'il n'y aurait rien d'autre à dire concernant ce moment de la vie. De fait, certains lecteurs de Retour au collège en font presque le sujet du livre, et en parlent de façon positive.

En effet, quand Riad Sattouf raconte ses souvenirs, son amour secret et à sens unique pour Sylvie, c'est plutôt mignon.

© Hachette Littératures 2005
Sauf que cela alterne avec ce qu'il observe dans cette classe de 3ème, et c'est carrément moins mignon :

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Les filles sont régulièrement l'objet d'attouchements, de harcèlement, de remarques et réflexions sur leur sexualité (réelle ou supposée), de propos lesbophobes, de manipulation.

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Encore une fois, si Riad Sattouf se contentait de décrire ce qu'il observe, on ne pourrait guère le lui reprocher. Mais il se montre troublé par le corps des adolescentes et les présente comme suggestives et dragueuses.

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Lorsqu'un petit groupe de filles vient lui parler à la sortie du collège, et lui confie, mal à l'aise, le harcèlement dont elles font l'objet, il élude la question, et met cela sur le même plan qu'une simple drague, en leur demandant qui sont les garçons qui leur plaisent, puis si elles sortent et couchent avec eux - autant de questions qu'il ne pose pas aux garçons.
Il est fier d'être un objet de fantasme pour certaines filles de la classe, qui vont même tomber amoureuses de lui.
Il ne s'agit pas de dire qu'un adulte ne peut pas être attiré par une fille (ou un garçon) beaucoup plus jeune, ni qu'à l'inverse unE collégienNE ne devrait pas manifester son désir pour quelqu'unE de plus âgéE. Il n'est pas question de morale, mais de sexisme.
La fierté que ressent Riad Sattouf à séduire malgré lui les collégiennes est censée amuser. Or elle met mal à l'aise, étant donné ce contexte de violence quasi permanente, cette hyper-sexualisation et soumission des filles, la pression à "coucher", les relations particulièrement stéréotypées et révélatrices de la domination masculine (certaines filles confient avoir déjà "fait la pipe", mais pas couché ; on doute fort que la réciproque soit vraie), et l'absence d'égalité entre garçons et filles, ainsi qu'entre adultes et adolescentEs.


Conclusion :

Pour Riad Sattouf, retourner au collège était probablement au moins autant une thérapie personnelle qu'un projet de reportage. Le livre semble avoir pour objectif de lui permettre d'exorciser son adolescence et la violence qu'il a lui-même subit.
Mais sans vraiment remettre en question ce qu'il observe dans cette classe, il saisit l'occasion de prendre sa revanche : il était l'élève moche, exclu, malmené, ridiculisé. Dix ans plus tard, il est plébiscité, on se bouscule pour lui serrer la main, les filles tombent toutes amoureuses de lui. C'est censé être drôle, c'est souvent gênant.
Moralité : ça ira mieux demain (c'est à dire une fois adulte et vacciné). En attendant, on continue d'en baver. Ou pire : on a beau "retourner au collège", on n'en sort pas facilement.  



[1] A la fin du livre, Riad Sattouf raconte avoir proposé aux élèves de lui écrire une lettre où ils pouvaient raconter ce qu'ils voulaient. Il retranscrit l'unique lettre qu'il a reçue. Elle est anonyme mais on reconnaît sans aucun doute Thomas, que l'on pourrait qualifier de "mâle dominant" de la classe : très populaire, très présent dans le récit, agresseur de Romain, malmenant également les filles, et les (jeunes) professeurEs. Il raconte entre autres choses être "ami ami" avec le proviseur. Un petit détail.










18 avr. 2016

L'aubaine des réseaux sociaux

Le harcèlement en ligne, essentiellement sur les réseaux sociaux, ou cyberharcèlement, est un phénomène qui amplifie et aggrave le harcèlement scolaire. De là à faire d'Internet une cause, sinon la cause, des violences entre adolescentEs, il n'y a qu'un pas, que certainEs franchissent allègrement.
En témoigne cet entretien avec le principal d'un collège au sujet du cyberharcèlement, paru la semaine dernière sur le site Rue89.

Le titre donne le ton et le fond : 
"90% des problèmes de disciplines sont liés aux réseaux sociaux".
D'emblée, l'amalgame est repris par la journaliste, entre harcèlement et "problèmes de disciplines". Discipline étant ici compris au sens d'obéissance et soumission - à un règlement imposé, mais plus généralement à un comportement prescrit, c'est à dire à un pouvoir disciplinaire.
La violence ne sera donc pas envisagée comme un problème humain dont il serait intéressant et utile de rechercher les causes afin de l'éviter, mais comme une nuisance (pour qui ?) qu'il faut sanctionner. 

Constantin Kontaxakis, le principal en question, a une vision bien à lui du harcèlement scolaire - bien à lui, mais bien partagée. Il le distingue en deux formes :
"Il y a une première forme que l’on peut rapidement régler : des élèves utilisent entre eux des insultes, cela va en faire souffrir un et à partir de là, soit il l’exprime et on va intervenir directement, soit il ne l’exprime pas, s’isole, et il va falloir détecter les signes de cet isolement."
(...)
"Après il y a une forme un peu plus violente de harcèlement, qui est rare. (...) De la méchanceté volontaire, du racket, on met la pression à un jeune parce qu’on ne l’aime pas, etc. Là c’est plus compliqué car on est dans une démarche psychologique forte de la part du harceleur et la plus grande difficulté pour nous réside dans le fait d’avoir l’information."
Outre qu'on ne saisit pas bien la différence entre ces deux types de situations, la première laisse entendre qu'unE élève puisse être insultéE et excluE "sans raison". On n'est pas loin du harcèlement "pour jouer", inconscient, qui ne chercherait pas à faire du mal. Les élèves utiliseraient des insultes comme d'autres utilisent le verlan, comme un langage à eux, sans qu'il y ait nécessairement de lien avec la violence. On retrouve là une vision de l'enfant et de l'ado "sauvage", mal dégrossiE, non encore civiliséE. 
" Ils se comprennent entre eux, utilisent un langage qui leur est propre", affirme plus loin M. Kontaxakis, qui reconnaît n'être "parfois pas à même de tout comprendre" lorsqu'il "[lit] leurs messages". Mais qui, par ailleurs, semble très sûr de lui lorsqu'il s'agit d'interpréter telle ou telle situation ainsi que les intentions derrière chaque propos. Ainsi, un "demain, je vais te tuer" proféré en ligne par une élève ne représente pas pour lui une réelle menace, mais s'inscrit dans une simple "altercation", "rien de grave".
On notera au passage que le principal lit les messages des élèves et ne s'en justifie pas. [1]

Cette distinction entre deux types de harcèlement, l'un "pas grave", et l'autre "réel" ou "sérieux" - mais "rare", évidemment - est une manière de minimiser voire nier la violence, de la naturaliser, et d'en rejeter la responsabilité sur les élèves.

M. Kontaxakis ne semble pas imaginer une seconde que la violence entre élèves, dans sa majorité, lui échappe, lui est probablement soigneusement dissimulée, à lui tout autant qu'aux autres adultes de l'établissement.
Il semble persuadé que la surveillance, l'intervention desdits adultes, et la sanction, suffisent à résoudre une situation de harcèlement, et à protéger l'élève qui en est victime. Il encourage les élèves à "parler" - aux adultes. "Venir en parler", "se confier à un adulte" : principal conseil, sinon le seul, adressé aux élèves victimes et témoins de harcèlement (comme on peut le constater sur le site du ministère de l'Education Nationale). Encore faudrait-il ne pas minimiser les risques que cela fait prendre aux élèves concernéEs :
"A cet âge-là, ils ont la sensation que dire quelque chose c’est être une balance, et qu’ils seront ensuite dénigrés et rejetés par les autres..."
Or il ne s'agit pas d'une "sensation", mais d'un risque réel. L'intervention des adultes et la sanction aggravent souvent la situation. Le harcèlement sera alors encore mieux dissimulé, et la victime n'osera plus en parler - quand l'adulte pensera, satisfait, que le problème est résolu. 

Plus grave, M. Kontaxakis ne distingue pas conflit et harcèlement. Or, l'un et l'autre relèvent de logiques tout à fait différentes. Non seulement il ridiculise ainsi les problèmes relationnels que peuvent rencontrer les collégiens - "des choses d'ados, rien d'essentiel" -, mais il entretient la confusion fâcheuse entre désaccord et violence. Une confusion entretenue dans d'autres contextes, comme la violence conjugale, par exemple, et contre laquelle les féministes luttent depuis longtemps [2]. Distinguer le conflit, qui peut être constructif et s'exercer sur un terrain égalitaire, de la violence et du harcèlement, toujours destructeurs et qui supposent une asymétrie de pouvoir et une domination, est un enjeu important au sujet des souffrances au travail et à l'école.
Le principal du collège évoque par ailleurs un âge d'or scolaire où, semble-t-il, le harcèlement n'existait pas, où les problèmes se réglaient sainement par une "bonne vieille altercation". 

Qu'est-ce qui a donc bien pu dénaturer à ce point une école aussi "idyllique" ??
Je vous le donne en mille : Internet, bien sûr.

Voici qu'il faut, encore et toujours, devant la diabolisation du Web - et avant elle, de la télévision, de la radio, de la littérature - rappeler que Facebook, Snapchat et Twitter sont des outils et des espaces. Outils qui peuvent être utilisées à des fins violentes, comme à des fins constructives ; espaces où peut s'exprimer la haine, comme l'amitié [3].
Simple discours rétrograde ? Pas sûr. Cette diabolisation perpétuelle et incessante des medias a une fonction essentielle : masquer les origines réelles de la violence.  
Ici, tout le propos vise à dédouaner l'école, en tant qu'institution, de sa (part de) responsabilité dans les situations de violence entre élèves.
Au contraire, l'école est présentée comme victime d'une violence venue du dehors, qui ne la concerne pas mais l'éclabousse.
"(...) l’établissement scolaire devient un terrain de mise en œuvre des conséquences du harcèlement."
"Malheureusement, exister sur les réseaux sociaux est une chose extrêmement importante pour les élèves aujourd’hui et ils n’ont aucune maîtrise de ce qu’ils font ou ce qu’ils disent. C’est la source de bien des difficultés et des formes de harcèlement."
Ainsi, M. Kontaxakis estime pertinent d' "accentuer [ses] efforts" sur les réseaux sociaux. Et les seules solutions qu'il envisage et qu'il utilise sont la sanction, la répression, l'interdiction. PuniEs d'ordinateur, privéEs de smartphones, les collégienNEs redeviendront de sages petitEs écolierEs. Et si ça ne marche pas, il reste le procès et l'exclusion.
Au passage, il rejette la responsabilité sur les parents, en charge d'éduquer aux usages des réseaux sociaux, de faire respecter les limites d'âge prescrites (Facebook n'est autorisé qu'à partir de 13 ans, mais l'on n'est pas moins susceptible d'être victime ou auteurE de harcèlement passé cet âge), d'interdire.
"La responsabilité appartient quand même aux parents."
Ainsi, il se dédouane sans scrupules de la sienne lorsque des parents viennent lui rapporter des faits de harcèlement en ligne :
 
"Oui mais attendez, vous venez vous plaindre le lundi matin pour que je fasse quelque chose par rapport à quelque chose qui s’est passé à l’extérieur de l’établissement, sous votre responsabilité ?"
Il faut tout de même une bonne dose de mauvaise foi pour affirmer que ce qui se passe le soir et le week-end sur les réseaux sociaux ne concerne pas l'école. Essentiellement parce que les collégienNEs ne se sont pas, que je sache, rencontréEs sur Tinder ou SnapChat mais bien...au collège. C'est l'école qui les réunit, ou plus précisément, leur impose d'être en relations les unEs avec les autres, pour le meilleur, et trop souvent, pour le pire. Relations imposées, apprentissages imposés, activités imposées, comportements imposés, dans un cadre rigide où elles et ils sont mis en compétition les unEs avec les autres, et soumisEs à l'autorité et au jugement des adultes et de l'institution. Un contexte on ne peut plus fertile à la violence.

La gravité du harcèlement en ligne tient à ce qu'il permet à cette violence de déborder le cadre scolaire, d'envahir la sphère privée, et non le contraire. Il rend le harcèlement absolument permanent, l'accélère, l'étend à des personnes hors de l'établissement, diminue l'empathie et l'auto-contrôle par la mise à distance de la relation virtuelle. En ne laissant aucun répit à l'élève harceléE, le cyberharcèlement pousse certainEs au suicide. Et cela permet, aspect non négligeable, de le rendre plus invisible encore aux yeux des enseignantEs et des équipes éducatives : en apparence, au collège, tout se passe bien. Mais en coulisses, c'est le lynchage. 

"J’ai fait en sorte que dans l’établissement les élèves n’aient pas accès à Facebook ou à Twitter. On a défini avec les plateformes informatiques du rectorat un certain nombre de sites qui sont bloqués. C’est important que je puisse dire aux parents « ce n’est pas chez moi »."

Interdire les téléphones et fliquer l'usage d'Internet, c'est non seulement parfaitement inutile, mais cela mobilise une énergie qui serait mieux employée à chercher à comprendre les causes réelles de la violence, les besoins des collégienNEs, la colère et la souffance de celles et ceux qui harcèlent comme de celles et ceux qui sont harceléEs.

En suivant la logique de M. Kontaxakis, il serait peut-être plus pertinent, pour lutter efficacement contre le harcèlement au collège, de supprimer le collège.

En attendant, on peut lire cette lettre ouverte des personnels du collège République à Bobigny, qui se montrent solidaires des élèves et voient dans la violence de certainEs d'entre elles et eux l'expression d'une colère légitime.



[1] Lire à ce sujet "J'ai stalké mes élèves", témoignages de profs curieux", sur le site Rue89. ↩
[3] Il serait sans doute plus pertinent de former les élèves à la question de la surveillance électronique, du partage d'informations et de la protection de la vie privée, des stratégies marketing... Car la violence d'Internet se situe plutôt, d'abord, dans ces aspects.

5 avr. 2016

Des mots #1 - School-Bullying

"School Bullying" est l'équivalent anglophone de "harcèlement scolaire". Souvent raccourci au seul mot "Bullying", qui vient de "Bull", le taureau ou jeune taureau.
Plus largement, "Bull" signifie aussi "jeune mâle", et est associé à la fougue, la brutalité, voire la bêtise. 

On parle ainsi d'un "bully" pour une personne (unE élève) qui harcèle - toujours présenté sous les traits d'un jeune garçon costaud, brutal et borné, pour ne pas dire abruti. Ce stéréotype est une figure usuelle en bande dessinée, j'en parlerai peut-être dans un futur billet. En réalité, les personnes qui harcèlent et agressent sont souvent très éloignées de ce cliché. 

Si le "bullying" peut aussi être étendu au sens plus large de harcèlement, et peut donc s'appliquer à des contextes variés (on parlera de Cyberbullying, Sexual Bullying, Workplace Bullying, Trans Bullying, etc), on le trouve d'abord et essentiellement lié à l'école et au contexte scolaire. D'ailleurs, l'expression a été employée pour la première fois en 1897 à propos de l'éducation, dans un article de pédagogie [1].
Concernant le harcèlement au travail et le harcèlement sexuel, dont on suppose qu'ils concernent uniquement les adultes, on utilisera plus volontiers le terme harassment.

Deux rapides recherches dans Google Image donnent des résultats éloquents :

 Bullying :
 Harassment :





Pourtant les définitions de ces deux mots sont très similaires, comme on peut le constater sur Wikipédia :
  • Bullying signifie "the use of force, threat, or coercion to abuse, intimidate, or aggressively dominate others. The behavior is often repeated and habitual".
  • Harassment "covers a wide range of behaviours of an offensive nature. It is commonly understood as behaviour which disturbs or upsets, and it is characteristically repetitive. In the legal sense, it is behaviour which appears to be disturbing or threatening".
Dans les deux cas il s'agit d'un comportement répétitif consistant à malmener quelqu'un par l'intimidation, la menace, l'usage de la force et de la contrainte.   
    Alors pourquoi ne pas utiliser le même mot pour tous les contextes ?

    Parce qu'ils n'ont, en réalité, pas tout à fait le même sens, ni surtout la même portée symbolique.      


    Minimiser :

    "Pour jouer". Autrement dit, le harcèlement entre enfants ou ados, ce n'est jamais aussi grave qu'entre adultes. Rien de bien méchant, tous les jeunes animaux se chamaillent et se bousculent, et c'est là un comportement naturel.
    Les auteurs ne se questionnent pas sur la contradiction qui peut exister entre "coups violents" et "pour jouer". La violence peut être un simple jeu. On y reviendra, mais c'est une idée extrêmement répandue dans notre culture, et bien ancrée dans nos têtes.
    L'expression "bullying" vise à minimiser le phénomène non seulement en le distinguant, mais aussi en exprimant l'idée qu'il ne s'agit pas réellement de violence, encore moins d'actes répréhensibles ou de délits - comme c'est le cas pour le harcèlement moral et le harcèlement sexuel, qui sont punis par la loi.
    Jusque récemment, le harcèlement scolaire ne faisait pas l'objet de sanctions pénales. Ce n'est que depuis 2014 que le Code Pénal sanctionne tout fait de harcèlement, quel que soit le contexte (travail, école, couple...).
    Utiliser le terme "bullying", c'est donc distinguer les violences scolaires d'autres situations de harcèlement, comme s'il s'agissait de phénomènes très différents. Cela peut contribuer à invisibiliser le droit de porter plainte pour des faits de harcèlement à l'école, par exemple.



    Naturaliser :

    Utiliser un terme qui renvoie à l'éthologie (l'étude du comportement des animaux) laisse supposer que le comportement dont il est question serait inné, naturel, et non culturel. Le harcèlement entre élèves ne serait pas la conséquence d'une construction sociale, d'un système et d'un contexte particulier, mais une manifestation inévitable de la nature des enfants... par définition "cruels", on le sait bien. 
    Les "solutions" proposées et la manière d'aborder le sujet ne seront évidemment pas les mêmes si l'on considère le phénomène comme une fatalité, en l'occurrence comme une étape incontournable du développement, par exemple. C'est bien triste que les renards bouffent les poules et que la puberté donne des boutons, mais enfin, c'est la NATURE, que voulez-vous.


    Dépolitiser :




    On parle de cyberbullying, notamment, pour désigner le harcèlement sur Internet et les réseaux sociaux.
    Cet usage vient en partie du fait que les Etats-Unis, le Canada et le Royaume-Uni ont un temps d'avance sur la visibilisation et la répression de ce phénomène (ce qui ne signifie pas que les solutions appliquées soient adaptées et justes, mais c'est une autre question).
    Mais aussi parce que l'usage d'un anglicisme comme "bullying" permet de masquer la réalité des violences scolaires. Pour la plupart d'entre nous, qui ne sommes pas bilingues et encore moins de langue maternelle anglophone, "bullying" ne veut rien dire. C'est un terme vide, qui n'évoque rien, qui n'est pas connoté. Tout comme "burn out", par exemple. C'est plus joli que dépression, souffrance/maltraitance au travail, épuisement professionnel...

    On a là un exemple de "langue de bois", comme on l'observe en politique et en management, dont l'objectif est de neutraliser ce qu'elle qualifie, tout en donnant l'impression de décrire un phénomène avec précision et "expertise".

    Dans un de ses spectacles, Florence Foresti s'amuse de cet usage à propos de l'expression "baby-blues".


    C'est la même chose avec "Bullying" : c'est presque sympa, on se dit que bon, au pire, c'est peut-être juste un peu ennuyeux, comme jouer au ... bowling, par exemple.

    "Bullying", c'est plus propre que "harcèlement scolaire", qui l'est lui-même plus que "harcèlement moral", "harcèlement sexuel", "agressions"/"violences" (psychologiques, verbales, physiques, sexuelles), "viol", "vol", "maltraitance", "torture", "manipulation" ... etc.
    C'est plus propre que racisme, sexisme, classisme, lesbo-homophobie, transphobie, validisme, etc.
    Autant de termes pourtant adaptés au contexte scolaire, comme à celui du travail.





    [1] Frederic Lister Burk (1862-1924), "Teasing and Bullying", in Pedagogical Seminary, vol.4, 1897. Cité par Jean-Pierre Bellon et Bertrand Gardette, Harcèlement et brimades entre élèves. La face cachée de la violence scolaire, éditions Fabert, 2011.↩